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JE M'EMPRESSE DE RIRE DE TOUT DE PEUR D'ETRE OBLIGE D'EN PLEURER

 

Mardi 28 juin 2005

« c’est un péché de ne pas manger de pêches en été » disait un slogan aussi con que simplissime dans les années 80 (oui, hier quoi). Et ben je peux vous dire qu’en ramasser, des pêches, c’est… comment dire en restant mesuré et sobre ? Un boulot de merde, mais de merde !!!

 

Bon déjà les horaires, y’a intérêt à aimer se lever tôt. La cueillette commençait à 7 heures. Lorsque les arbres sont encore pleins de rosée, et que ramasser une pêche vous fait tomber sur la tronche autant de litre d’eau qu’il en tombe annuellement dans le Sahara. Heureusement, avec la chaleur, les arbres sèchent vite, si bien que vers 8h30 – 9h, les arbres sont secs et le thermomètre flirte avec les 30 °. Un plaisir je vous dis.

Pour ramasser les pêches, on est équipé d’une bricole, une espèce d’instrument de torture probablement inventé par un moine fanatique au moyen-âge. Deux sangles passent en se croisant dans le dos, et sur le devant, à hauteur du nombril, une armature en fer permet de poser une cagette en plastique dessus, cagette destinée à recevoir les merdes pêches.

 

Evidemment, le travail se fait en équipe… Deux personnes par rangée, un à gauche, un à droite. Et c’est là qu’intervient la solidarité. En effet, l’esclavagiste le paysan qui nous embauchait faisait venir des marocains du Maroc depuis 25 ans. Ceux-ci passaient 6 mois en France, à trimer comme des fous (vous noterez que j’ai ici évité l’emploi abusif du mot « nègre »). Ils étaient une vingtaine, tandis que nous, qui habitions en France (deux marocains, super sympa avec qui on pouvait bien discuter, Sébastien, un des types les plus cons que la terre ait porté – il nous a soutenu avoir vu sur arte un reportage sur le Dahu, après que nous lui ayons parlé de cet animal mythique, Maxime un type assez sympa, et moi-même) étions entre 5 et 8. Les marocains importés se mettaient toujours ensemble, travaillaient à une vitesse incroyable (bon, en même temps, ils faisaient ça depuis 25 ans), et nous attendaient avec force commentaires pour que nous nous fassions engueuler par le paysan. Oui, la grande classe.

 

Bien évidemment, lorsque le paysan n’était pas là, certains se jetaient sur leurs cigarettes comme la vérole sur le bas clergé. Dont moi. Et Mohammed, le chef des marocains du bled, s’empressait de faire un rapport au paysan, chaque soir, sur ce qui s’était dit et passé dans les champs.

 

Le travail se poursuivait jusqu’à 12 h, puis une pause d’une heure avant la reprise de 13h à 18h. Du lundi au samedi. Dans un mois, ça commence à faire des heures. Le salaire était versé intégralement en liquide, avec une feuille de paie misérable (30 heures par mois je crois), tout le reste au noir…

 

Il existe une variété de pêche qui a la particularité d’attirer des araignées rouges microscopiques. Lorsque vous saisissez la première pêche, vos mains commencent à vous brûler. A ce moment-là, surtout ne pas s’essuyer le front. La sensation de brûlure se propage alors au visage, et je vous jure que c’est intenable.

 

Quand je pense que j’ai fait ça 2 années de suite, finalement, je suis pas si mal avec Simone au bureau tiens…

 

Matthieu

Dimanche 8 mai 2005

Un jour, l’agence d’intérim m’appelle en me demandant si j’étais disponible pour aller travailler deux jours chez un paysan. Bon, comme j’avais rien d’autre à faire, j’ai accepté, et c’est ainsi que j’ai passé deux jours à ranger des pommes dans un hangar.

 

C’était donc le mois de février, et le hangar était ouvert de part et d’autre. Comme il avait neigé peu avant, je vous raconte pas comme il faisait froid. Le boulot était simple (oui, quand on est intérimaire bas de gamme, on n’a que des boulots simples) : trier les pommes qui venait du frigo (oui, évidemment, pour les conserver entre la date de ramassage et la date d’emballage, il faut les foutre au frigo ces connes de pommes) en trois catégories : vendables (c'est-à-dire présentables et pas du tout abîmées), pas vendables mais avec lesquelles on peut faire du jus de pomme (oui, c'est-à-dire un peu abîmées, mais pas complètement) et pour les cochons (les complètement spongieuses, dans lesquelles la main s’enfonce avec une facilité déconcertante).

 

Etant le seul homme parmi les intérimaires, c’est moi qui devait porter les caisses pleines (en plus du tri) et remettre des vides dans le circuit. Bon, on s’en fout un peu, mais c’était juste pour dire qu’avec le froid ambiant, le froid des pommes sortant du frigo et les caisses à porter, je ne sentais plus mes mains (au sens figuré hein, parce que au sens propre, mes mains puaient la vieille pomme). J’ai donc travaillé deux jours dans ce hangar.

Le premier jour, bonne ambiance, y’avait la radio, on a pu faire une pause café à 10 heures (et c’est la paysanne qui a offert le café). Mais le lendemain, la vieille a prit un coup de speed et elle nous a supprimé la radio, la pause café et le droit de parler.

Prévoyant, j’avais pris des gants pour pas avoir froid aux mains. Résultat : j’ai niqué les gants, qui étaient pleins de morceaux minuscules de pommes pourries, et il a été impossible de les ravoir.

 

Mais le plus beau, ça a été quand la paysanne a fait une inspection de nos caisses : les plateaux destinés à la vente, les caisses destinées à faire des jus, et le seau en fer pour les pommes pour les cochons… Parce que pour elle, une pomme au Ÿ pourrie, qui suinte de tous les côtés n’est pas pour les cochons, mais pour faire des jus. Ce qui fait que se sont retrouvées dans les caisses à jus des pommes que j’aurais pas donné à mon chien, si tant est que j’en ai eu un.

 

Alors les gens qui me racontent qu’ils vont acheter leurs produits chez le paysan, parce que c’est plus sain et tout, ça me fait un peu rire hein. Parce que y’avait rien de plus sale que ce hangar, et ces caisses de pommes pour faire du jus.  A part Odile. Mais Odile, c’était pas une caisse, c’était un cageot.

 

Matthieu

Vendredi 22 avril 2005

Un jeudi matin, l’agence d’intérim m’appelle, me demandant si je pouvais me rendre dans une entreprise, pour un boulot assez particulier : il s’agissait de tester une machine destinée à un CAT (Centre d’Aide par le Travail, un endroit dans lequel travaillent des handicapés encadrés par des éducateurs), et la personne (handicapée donc) qui devait tester cette machine était tombée malade.

Il fallait donc que je me présente à l’entreprise, dire que je venais de la part du CAT, et, en cas de pépin, téléphoner à une éducatrice de ce CAT, en demandant bien évidemment la permission de téléphoner à la secrétaire.

 

Je suis resté deux jours dans cette entreprise, et, pendant deux jours, j’ai été considéré comme un débile profond. Et quand le dis débile profond, je suis en dessous de la réalité.

Ca a commencé lorsque je me suis présenté :
- « Bonjour, je viens de la part du CAT de X… » (je mets X… parce que je me rappelle plus la ville).
- « Ah ? me dit la secrétaire en essayant de trouver ce qui clochait chez moi, ben attend un peu s’il te plaît ».

Ensuite, elle appelle l’éducatrice, qui me montre le travail (c’est là que j’ai réalisé que seule l’éducatrice savait que je n’était pas handicapé) : il fallait glisser une feuille de plastique sous une presse, appuyer sur un bouton, reprendre la feuille qui avait maintenant une forme correcte, et passer une balayette pour enlever les petits bouts restés collés. Une balayette bleu-blanc-rouge, je me croyais à la fête Jeanne d’Arc avec ça.

Une fois l’éducatrice partie au CAT, je me suis retrouvé avec des gens qui me disaient :
« Attention, quand tu nettoies la machine, pas d’acétone sur la peinture ». Bien sûr, je n’ai pas répondu : « Connard, je sais, c’est sur ta gueule que je vais verser l’acétone ».

 

Le pompon a été un type proche de la retraite, et qui m’a demandé, avec toute la compassion du monde dans ses yeux :
« Alors mon garçon, on n’est là que pour deux jours ? » (je vous jure, je l’entends encore me dire ça ce type)
Et moi de lui répondre la vérité :
« Ben oui, lundi je retourne à la fac ».
Et là, le type m’a regardé avec tristesse, et m’a dit : « ah oui, à la fac » avec une intonation mi-ironique mi-désespérée. Je voyais qu’il avait de la peine pour moi ce brave homme.

 

Sinon, j’en ai fait des boulots chiants. Mais celui-là a battu des records. Je faisais comme les handicapés, 10 heures par jour (7h-12h et 13h-18h) et je me suis emmerdé comme jamais.

Le dernier soir, l’éducatrice revient et me demande :
« Ca a été le travail ? Dites moi ce que vous en avez pensé, puisque les personnes qui travaillent habituellement n’osent rien dire ».
« Ne le prenez pas mal, mais je me suis jamais autant ennuyé, c’est atroce. »
« Oui, mais certaines personnes n’ont pas la notion du temps qui passe, et nous les mettons sur ce type de travail ».

 

Matthieu

Dimanche 20 mars 2005

C’est dans une usine de production de Ice Tea que j’ai commencé ma glorieuse carrière d’intérimaire. C’est là que je me suis rendu compte qu’être intérimaire, c’était être une merde qu’on pouvait virer et remplacer facilement par une autre merde, elle même susceptible d’être virée et remplacée etc…

Le Ice Tea arrive sous forme de poudre, dans des grands tonneaux. Dans l’usine, il est ajouté à de l’eau et à du sucre, puis conditionné. J’ai commencé par le truc le plus chiant que j’ai eu à faire : regarder passer les bouteilles sur la chaîne et enlever celles qui avaient un défaut (pas de bouchon, bouteille pas assez remplie…) Comme ces bouteilles étaient rares, ben je me suis un peu fait chier quand même. Je suis passé ensuite au conditionnement (mettre les packs sur des palettes)… Bizarrement, je me suis beaucoup moins ennuyé, mais je n’avais plus de dos à la fin de la journée.

Bien sûr, on pouvait boire autant de Ice Tea qu’on voulait. Bien sûr… Il faut préciser que les palettes pleines de bouteilles doivent rester 3 semaines dans l’entrepôt, le temps que… Je sais plus quoi. Bon, tout ça pour dire que si on buvait trop de Ice Tea, on était pris de maux de ventre insoutenables. Et quand je dis insoutenables, je suis loin de la réalité.

C’est là que j’ai rencontré Dominique (qui m’a dit, après qu’on ait parlé de la pluie et du beau temps « de toutes façons, moi les ratons, je peux pas les voir »), Michèle (elle était sympa Michèle, elle venait bosser avec sa fille Dorothée et sa sœur, dont je n’ai jamais pu me rappeler le nom), et des tas de beaux mecs (oui, parce que la première fois que j’y ai été, c’était l’été évidemment, et y’avait quand même pas mal de mecs mignons étudiants le reste de l’année).

 

Y’avait aussi un chef odieux, qui gueulait toujours comme un porc contre les intérimaires, et qui nous en a vraiment fait bavé. Je l’ai revu plus tard ce type, quelques années plus tard, quand je bossais aux pompes funèbres. Il allait être en retard au boulot, il roulait trop vite, il a été embrassé un platane. Vu la vitesse, il avait le visage écrasé, on aurait dit un porc. Il a été puni par là où il avait pêché.

 

Je me souviens aussi des nuits, au cours desquelles on ne mettait pas les chaussures de sécurité, celles-ci étant trop douloureuse. Ces nuits où une machine tombait en panne, et où il fallait appeler le contremaître. Pendant qu’il arrivait, on allait vite se planquer pour mettre les fameuses chaussures, sans quoi le contremaître nous aurait viré et aurait demandé à ce qu’on ne revienne plus jamais dans cette entreprise.

 

J’y ai travaillé avec plaisir en fait, parce qu’il y avait une bonne ambiance. Comme c’était en intérim, j’y ai bossé de façon intermittente pendant six mois environ. Ensuite, je suis revenu une fois, pour monter un chapiteau. Faudra que je vous raconte l’histoire du chapiteau tiens.

 

Matthieu

Vendredi 4 mars 2005

Après aide-livreur, j’ai été courtement livreur chez Darty. Cette entreprise croit en ses employés. Elle y croit tellement qu’elle ne leur donne aucune formation alors qu’ils doivent installer et souvent brancher (au mur, en démontant les prises en en branchant directement au mur) des appareils chez des particuliers.
Je me rappelle avoir installé un four (directement branché aux fils dans le mur donc) et conseillé aux clients d’attendre une heure avant de le tester. Pourquoi une heure ? Pour être sûr d’être loin et de dire au chef que je suis trop loin pour pouvoir revenir. Oui, parce qu’il n’y avait pas de temps à perdre, comme j’expliquais la dernière fois.

 

Je me rappelle de Jacky. Il était aide-livreur depuis 5 ans, avait tenté de conduire le camion deux fois, avait eu deux accidents (dont il était entièrement responsable, étant donné que c’était une fois contre une quille et une fois contre un arbre). J’étais avec Jacky lorsqu’on a livré une énorme télé à une femme qui faisait sécher ses strings sur un fil tendu dans sa cuisine, au dessus de la table. Cette dame qui m’a demandé avec insistance si je ne voulais rien boire.

Jacky ne savait pas lire une carte, ce qui fait qu’il m’a baladé une fois pendant 20 minutes, parce que ce con tenait la carte à l’envers.

 

Je me souviens aussi du Gros-tout-mou, par analogie avec le Gros-tout-nu de Friends. Le Gros-tout-mou pensait essentiellement à manger, et à faire des pauses. Seulement, quand vous devez faire 200 bornes dans la journée et livrer 14 frigos, télés et lave-linge, les pauses, vous n’en faîtes pas. Donc, il a fallu que je traîne leGros-tout-mou toute une journée. A la fin, j’ai crié grâce, et il a été avec un autre livreur, bien meilleur que moi, et qui finissait donc avant, tout en faisant des pauses.

 

J’ai aussi eu un cas social, un gars qui n’avait pas bossé depuis 10 ans (authentique). Sa sœur était une vendeuse super sympa (alors que la plupart des vendeurs de chez Darty sont de sombres connards, qui promettent que les livreurs feront tout, tout ça pour avoir la vente, et la commission qui va avec), j’ai donc rien dit quand le chef l’a mis avec moi. J’ai passé une journée… Ce pauvre hère s’est trouvé fatigué à 11h30 et il en avait marre de porter. Il a donc lâché la cuisinière qu’on était en train de porter, alors que mes doigts se trouvaient entre le couvercle et la cuisinière. Je ne m’énerve que très très rarement, mais là, je lui ai hurlé d’ouvrir le couvercle, ce qu’il a fait assez calmement. J’avais la main un peu abîmée au moment de livrer le frigo américain, que j’ai lâché, et qui s’est donc retrouvé légèrement brisé en bas à droite. Il a fallu le ramener, le chefest venu me crier dessus, en me montrant la beigne et en me demandant :
« C’est quoi ça ? »
« J’ai fais tomber le frigo,je l’avais pas assez en main »
« Putain mais c’est quoi ces livreurs ? »
« La prochaine fois, vous le livrez, ça ira mieux non ? »

 

Bon, de toute façon, je pouvais pas continuer avec ma main, je suis allé chez le médecin, j’ai eu 10 joursd’arrêt (après, j’ai attaqué au bureau). J’ai juste appris que le connard du frigo (le client) avait demandé à ce que ce soit le même livreur qui vienne. Et y’en a plein des comme ça, des sadiques qui, après que la première livraison se soit mal passée, demandent le même pauvre type.

 

Matthieu

 

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