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JE M'EMPRESSE DE RIRE DE TOUT DE PEUR D'ETRE OBLIGE D'EN PLEURER

 

Dimanche 12 février 2006

“Chloé ne suce pas !”

“Comment ça ? Tu veux dire qu’elle ne veut pas TE sucer ?”

“Ben non... Elle m’a dit qu’elle l’avait jamais fait, et quelle avait pas l’intention de commencer avec moi...”

 

Telle était la teneur de notre discussion, affalé sur nos chaises, dans la cuisine de Mathieu. La bouteille de whisky que j’avais amené se trouvait maintenant à moitié vide.

 

La soirée avait bien commencée. En fait, elle avait commencé comme toutes les soirées de Mathieu: il m’avait appelé sur les coups de 17 heures, m’avait demandé si j’étais libre le soir, j’avais dit ouai, je ne voyais même pas ce que j’aurais pu répondre d’autre, il m’a dit qu’il organisait une soirée chez son père, qu’on serait une dizaine, et que je n’avais qu’à apporter une bouteille de whisky, une bouteille de coca, et une bouteille de vin.

C’est con à dire (et encore plus à écrire), mais cette fois-ci, j’avais l’impression que ce serait différent des autres fois... Pourtant, il n’y avait aucune raison objective pour que ça le soit: une soirée organisée par Mathieu, à laquelle il m’invite et me demande de venir avec quelque boisson. Tout comme d’habitude... Et moi qui croit que les choses peuvent changer comme ça... Sans qu’on ne fasse rien...

 

Au cours des soirées de Mathieu, j’ai pas appris grand chose, mais il m’est quand même resté une chose: quand un truc se révèle foireux quatre fois de suite, si rien ne change, il n’y a aucune raison pour qu’il soit pas foireux la cinquième. Me demandez pas pourquoi, c’est comme ça. Certainement une de ces conneries de loi universelle ou je sais pas trop quoi.

Toujours est-il que je me suis pointé vers 19h30, comme on avait décidé, les autres devant arriver sur les coups de 20 heures.

Quand je me suis pointé, Chloé venait juste de se barrer, fâchée pour je ne sais quoi. Mathieu était avec elle depuis environ 3 semaines, et, comme d’habitude avec Mathieu, la relation était plutôt tendue. Je ne sais même pas à quoi c’était dû. Mathieu est vraiment un garçon sympa, attachant et tout. En plus, il est assez maladroit, ce qui lui donne quand même un petit côté attachant. Côté défaut, il est un peu mou, et surtout, a été doté par la nature d’énormes narines, posées sur un nez pas si grand que ça...

 

Tous ceux qui devaient venir ont appelé, pour dire qu’ils ne viendraient pas. En fait, sur les 10 prévus, Chloé venait de se barrer, les 6 qui venaient ensemble avaient un vague problème de voiture (c’est pour dire ça qu’ils ont appelé), et les deux autres ne se sont même pas donné la peine de prévenir, certainement trop occupés à fumer des joints dans une espèce de cabanon sordide et teinté de gauchisme BCBG du côté de chez Gérald, un pote de Mathieu. Ces mecs qui passaient leur temps à fumer en admirant Che Guevarra étaient plus ou moins tous fils de médecin, n’avaient jamais bossé de leur vie (ils étaient étudiants, avec appart payé par papa maman, de l’argent de poche en veux-tu en voilà), et trouvaient révolutionnaire de fumer des joints sous un poster rouge. L’acte le plus révolutionnaire de Gérald restait l’achat quotidien de shit. Des révolutionnaires de mes couilles, dont je me passais plutôt bien.

 

A propos de fumer, un truc que j’avais appris, c’est qu’il ne fallait s’étonner de rien chez Mathieu. Une fois où je me trouvais chez lui, enfin, chez sa mère, et qu’on était pénard dans le garage à écouter je sais plus quelle musique, je vois Mathieu qui sort un paquet de clopes de pharmacie, vous savez, les clopes infectes pour arrêter de fumer. Et Mathieu en allume une, en me disant qu’il a décidé d’arrêter de fumer. Mathieu, arrêter de fumer… Sur le coup, j’ai pas tiqué, je sais pas pourquoi. C’est en rentrant chez moi que la lumière fut : Mathieu n’a JAMAIS fumé. La moitié d’une clope le rend aussi malade que s’il avait fumé 25 joints d’affilé, et c’est un peu pareil avec l’alcool. Il ne supporte pas, mais comme ça fait mâle, il persévère. En fait, le principal problème de Mathieu n’était pas tant d’arrêter de fumer que de commencer. Et commencer à fumer, c’était un truc qu’il n’arrivait pas à faire.

 

Enfin bref, sur les coups de 21 heures, j’ai ouvert la bouteille de whisky, parce que je préférais me faire chier avec un verre à la main plutôt que sans, et que Mathieu tournait en rond en se demandant pourquoi ses soirées foiraient quasiment à chaque fois (en tous cas, à chaque fois que je me trouvais là). On a commencé à discuter de tout et de rien, comme lors des autres soirées en fait.

Et c’est quand on a descendu la moitié de la bouteille qu’il m’a annoncé que Chloé ne faisait pas de pipes. Bon, personnellement, je vois pas trop l’intérêt d’une fille si elle ne suce pas. Une fille, c’est déjà chiant, ça parle et ça saigne, mais si en plus ça refuse de pomper le dard...

Un lave linge qui n’essore plus le linge, on le jette pour acheter un truc qui fonctionne vraiment non ? Ben une fille qui suce pas, faut la jeter, et en trouver une qui baise vraiment.

 

En même temps, c’est vrai que je suis pas vraiment concerné, mais je sais que je suis jamais tombé sur un mec qui ne suçait pas. Au contraire, ça m’est arrivé de tomber sur un mec qui suçait trop (j’avais même été obligé de le stopper dans sa fougue pour lui demandait s’il ne voulait pas que je lui fasse cuire un steak, tant le pauvre garçon avait l’air affamé), mais un mec qui suce pas, jamais.

 

Tout en vidant consciencieusement la bouteille, on a parlé de Sophie, son ex, qui avait une tête de folle du cul mais qui été folle tout court. Bon, d’après Mathieu, elle aimait vraiment la bite. Mais cette fille, je l’ai vu reprocher un efois à Mathieu, devant une quinzaine de personnes, de pas bouger assez au lit. Et de pas en avoir une spécialement grosse.

Pour la taille, le pauvre n’y peut pas grand chose... Mais franchement, se faire reprocher par une cinglé d’être fainéant au lit, c’est assez humiliant, il aurait pu réagir, merde...

 

Cette Sophie l’a menacé une trentaine de fois de le quitter, toujours de la même manière:

Elle venait s’asseoir sur le perron de la baraque de sa mère (à Mathieu, là où il vivait la plupart du temps), et écrivait une lettre. Si Mathieu se rendait compte de sa présence (et les longs sanglots de Sophie l’y aidaient souvent), il sortait, elle pleurait encore plus, le menaçait de ne jamais revenir et pleins de trucs fous dans le genre. Le plus fou était quand même qu’elle ne demandait rien, qu’elle ne disait pas de trucs du genre “si tu ne fais pas ça, je me tire”... Non, elle le menaçait seulement de le quitter, comme ça, pour rien, juste parce qu’elle était folle. Un jour, il en a eu marre, il est pas sorti alors qu’il savait pertinemment qu’elle pleurait devant chez lui, ben elle a passé la nuit sur le perron, et elle s’est même endormie... Pour la quitter, Mathieu a fait un truc… Enfin, faut que je raconte. Ca faisait deux-trois mois qu’il la trompait avec Chloé justement. Il ne la trompait pas ouvertement, je pense que j’étais un des seuls au courant, mais il se montrait de moins en moins patient avec Sophie. Et comme il était à la fac avec Chloé, et que Sophie bossait comme vendeuse de vêtements à une vingtaine de bornes, le truc semblait assez bien rodé. Mais Sophie s’est doutée de quelque chose. Et une fois où ils étaient ensemble chez lui, elle lui a dit, le regard et la voix lourdement chargés de sous-entendus :

- « J’aimerais bien venir manger avec toi demain midi, si ça ne LA dérange pas ».

Ben vous me croirez si vous voulez, Mathieu a pris son portable, il a téléphoné à Chloé, et lui a demandé si ça ne la dérangeait pas qu’il mange avec Sophie, parce qu’elle trouvait qu’il la délaissait. Le truc a marché, Sophie l’a quitté, et il a donc enchaîné directement sur Chloé. Franchement, on a la classe ou on ne l’a pas.

 

Bref, Mathieu n’avait pas vraiment de chance avec les filles, et moi, pas de chances avec les gens .Ce soir là, premier samedi du mois, une fois la bouteille de whisky vidée et la bouteille de vin entamée à la moitié (et je peux vois dire que whisky + vin rouge, le lendemain, ça vous fait un truc carabiné), j’ ai décidé de rentrer me coucher.

Mathieu allait regarder le porno sur Canal +, moi j’allais rentrer, la bouteille vide de whisky et la bouteille à moitié pleine de vin avaient l’air assez cons sur la table. Dehors, on entendait les bruits de la circulation dans la rue, avec les gens qui allaient en boîte, ceux qui revenaient d’une bouffe... Des gens qui conduisaient, qui riaient, qui s’amusaient...

 

J’allais aller dormir, Mathieu allait se branler, une soirée de Mathieu s’achevait, et le monde continuait de tourner.

En face de la rue, le chien des voisins s’est mit à aboyer.

Matthieu

par Matthieu C. publié dans : Nouvelles
Samedi 24 décembre 2005

Lorsque Eric, de l’agence d’intérim, l’avait appelé au téléphone 2 semaines auparavant, Alexandre s’était demandé ce qui allait encore lui tomber sur la gueule. Après avoir été pendant 3 semaines rangeur de chocolats dans une usine de production de « bouchées à la liqueur avec une cerise à l’intérieur », il attendait avec une certaine résignation la prochaine mission qui lui permettrait de finir le mois. Sa situation financière n’était pas brillante : il avait bossé du 15 novembre au 6 décembre pour un salaire de 10 % supérieur au SMIC (en fait, il s’agissait des congés payés qui était versés à chaque mission, ce qui revenait à bosser pour le SMIC), et pendant 4 jours on ne lui avait confié aucun boulot. Et ça, il allait le sentir le mois suivant, il en était certain.

 

Quand Eric l’avait appelé donc, il était prêt à faire n’importe quoi. Et d’ailleurs, cette nouvelle mission c’était n’importe quoi. Le père noël attitré d’une grande surface était tombé malade, et il fallait absolument quelqu’un pour le remplacer, le plus tôt possible, l’hypermarché ne pouvant se passer de la présence du symbolique bonhomme. Alexandre avait bien sûr accepté (mais avait-il le choix ?), avait sauté dans sa voiture pour rejoindre son nouveau lieu de travail (pour 15 jours seulement) le plus vite possible, afin de faire tourner le compteur à heures payées 8,03 € + 10 % brut le plus tôt possible.

Une fois sur place, la responsable de la caisse centrale, une femme entre deux âges (enfin, une femme entre 50 et 60 ans maquillée comme une voiture volée qui semblait assez désagréable et qui avait une fâcheuse tendance à surjouer le stress) lui avait indiqué le vestiaire (avec le costume du précédent père noël, vous comprenez, il va falloir l’arranger pour qu’il vous aille, on n’avait pas prévu ça, alors bon courage et faites vite) et la place qu’il était censé occupé une fois revêtu de ce costume ridicule qui ne faisait plus rêver les enfants qui souhaitaient des X BOX 360 et des Playstation 3.

 

Son rôle avait l’air relativement facile : il devait s’asseoir (bon dieu, enfin un boulot où je serais assis, ça va me changer de ces putains de chocolats), attendre que les enfants viennent à lui, leur demander ce qu’ils voulaient pour Noël, et leur dire d’une voix ravie qu’il leur apporterait ces cadeaux. C’est ce que lui avait sommairement expliqué la vieille de la caisse centrale, et le boulot avait donc l’air facile, mais plutôt chiant avec le bruit des gosses criant devant le père noël (mais t’es pas le vrai, y’en a un aussi dehors – Mais si je suis le vrai, celui dehors c’est un sosie) et surtout, le bruit de la radio diffusant des spots à la con à base de Jingle Bells et de Mon beau sapin, invitant les clients à faire le plein de foie gras Madrange en promo pour les fêtes à 9,90 € le kilo, pour ce prix-là, ce serait dommage de s’en priver, et n’oubliez pas la carte de paiement de l’enseigne, vous achetez maintenant et vous ne commencerez à payer que dans trois mois.

 

Il avait donc commencé 14 jours avant, et se préparait à effectuer son dernier jour (oui, le 25, le père noël, on l’oublie). Il avait déjà effectué pas mal de boulots de merde, mais celui-ci était plus épuisant que les autres. En plus des journées de 12 heures, il devait supporter ce qu’il s’était juré de ne jamais supporter : les cris des gosses.

 

Ce matin, il avait déjà discuté avec une petite dizaine d’enfants (si on pouvait appeler leurs jérémiades – l’année dernière, tu m’as pas amené tout ce que je voulais – des discussions), lorsqu’il crut apercevoir Caroline. Caroline, son amour d’adolescence (ça faisait bien 15 ans maintenant non ? Attend, on était en troisième, on a quel âge en troisième ? Quinze ans ? Ben oui, ça faisait 15 ans), qu’il n’avait pas revu depuis leur séparation après une folle passion qui avait quand même duré 4 mois, 5 jours et deux heures (ce qu’il avait pu pleurer à l’époque en se remémorant ces chiffres). Son cœur battit plus vite, mais il savait qu’elle ne le reconnaîtrait pas, pas sous ce déguisement qui lui cachait tout le visage (il avait même de faux sourcils blancs) et qui le rendait anonyme parmi la foule de père noël qu’une femme normalement constituée (et dieu sait si Caroline était plus que normalement constituée) peut rencontrer pendant une pleine période de fêtes.

 

Tiens, un enfant d’environ 5 ans, un garçon, se tenait à côté d’elle… Elle avait donc un fils ? Non, ça devait être son neveu, c’est pas possible qu’elle ait un fils si ? Perdu dans ses réflexions, Alexandre ne répondit pas à la question de la gamine qui se tenait à côté de lui, et qui tenait absolument à savoir si elle aurait, au pied du sapin, la poupée Barbie qui parle. Elle lui tira le bonnet (ce qui failli lui enlever la perruque aussi, ledit bonnet étant collé aux faux cheveux blancs) et le força à écouter. Il lui répondit évasivement que probablement qu’il lui amènerait ce jouet, mais uniquement si elle avait été sage. La petite fille assura avoir été plus sage cette année que l’année d’avant, ce qui fit penser à Alexandre que cette peste qui tournait autour de son fauteuil à la recherche d’il ne savait quoi avait dû être sacrément chieuse une année auparavant. La gamine partit, les enfants qui attendaient plus ou moins sagement leur tour (et plutôt moins que plus, c’est pourquoi on lui avait foutu un vigile déguisé en nain vert avec un bonnet à grelots du plus bel effet, mais un nain de 1m90 pour approximativement 100 kilos, Alexandre avait du mal à y croire quand même) se dirigèrent vers lui les uns après les autres. Le gamin suivant devait avoir 9-10 ans (mais les gosses croient encore au père noël à 10 ans ?) et dit s’appeler Alexandre. Le Alexandre Noël faillit dire que lui aussi, mais il se rappela au dernier moment qu’il n’était pas censé avoir un état civil composé d’un prénom et d’un nom (il n’était pas censé non plus avoir un compte en banque, mais il en avait un, et ça lui posait plutôt des problèmes comme le lui avait confirmé son banquier au téléphone le matin même – un découvert de 550 euros… si vous ne m’amenez pas au moins 300 euros, je vais être obligé de reprendre tous vos moyens de paiement – Mais merde, je fais comment moi ? – Je ne fais que mon métier monsieur, nous dirigeons une banque, pas la croix rouge)…

 

 

Tiens, Caroline faisait la queue elle aussi ! Elle n’avait quasiment pas changé, toujours ces cheveux blonds qui ondulaient, toujours ce même petit sourire qui en dit long sans vraiment le dire, mais avec un mec à côté d’elle (mais c’est qui ce mec, je le connais pas… Bon, en 15 ans, elle a eu le temps de connaître des mecs quand même non ?) et l’enfant devant. Le mec avait pas l’air super sympa. Peut-être que c’était son frère (non, son frère était plutôt grand, déjà à l’époque, et ce type ne mesurait pas plus d’un mètre soixante).

 

Quand vint le tour du supposé fils de Caroline, le père noël ne fit pas tout à fait ce que l’on attendait de lui. Il dit au bambin, qui avait révélé s’appeler Kevin, qu’il savait tout sur lui. Il lui confia au creux de l’oreille que sa mère s’appelait Caroline. Le gamin, interloqué, le dévisagea et lui demanda comment il savait ça. Alexandre répondit que c’était le rôle du Père Noël que de tout savoir (petit, il avait appris que c’était là le rôle de Dieu, mais il y a longtemps qu’il ne croyait plus que quelqu’un savait combien de putains de cheveux il avait plantés sur la tête), et il lui demanda le prénom de son papa. Kevin répondit que son papa était avec sa maman, et qu’il s’appelait Jérôme.

Alexandre réfléchit à toute vitesse mais ne parvint pas à se souvenir d’un quelconque Jérôme. Kevin, pour Noël, souhait un camion de pompiers. C’était nu des premiers gamins de la journée qui avait un souhait qui aurait pu être celui d’Alexandre 25 ans plus tôt, s’il avait croisé un faux père noël dans un de ces hypermarchés hypersaturés d’hyperpublicités.

Alexandre promit de l’apporter, le gamin se releva, le sourire aux lèvres et l’espoir au cœur, lorsque le dénommé Jérôme prit le gosse (son fils donc) par la main (enfin, il le tira plus qu’il ne le prit) et lui décolla une énorme claque dans la gueule. Le visage de Caroline s’assombrit, et elle fit signe à Jérôme qu’il convenait de partir pour ne pas devenir le centre d’attention de cet hypermarché en ce 24 décembre.

 

Alexandre avait assisté à la scène. Il se leva tranquillement, laissant là les autres enfants qui n’eurent pas le temps de comprendre ce qui se passait, et il alla décharger toute la fatigue et toute la colère qu’il avait accumulée pendant ces 14 longues journées de merde. Il tapota sur l’épaule de Jérôme qui, surpris, se retourna, et Alexandre lui demanda ce qui se passait. Cela déplu fortement au père du gamin, qui énonça au père noël de multiples endroit où il pourrait aller goûter aux plaisirs sodomites si le cœur lui en disait, et fit mine de partir. Pas assez rapidement pour le père noël qui le rattrapa, lui saisit le bras de sa main gauche et lui expédia un énorme coup de poing dans la gueule à l’aide de sa main droite.

Autant les cris des enfants l’avaient insupporté pendant ces deux semaines, autant il ne comprenait pas que ce gosse, qui après tout était le fils de Caroline, puisse recevoir une mandale pareille. Le père de Kevin tomba à terre, et le Père noël se défoula sur lui à coup de pieds, le traitant de salaud, lui hurlant qu’il n’était qu’un pauvre connard, et il fallut que le nain de 1m90 intervienne pour les séparer, pendant que la caissière centrale appelait les flics, «le type qui fait le père noël est devenu fou, venez vite, il tape les clients, arrêtez le ».

 

Ce qui fut fait.

 

Tandis que le nain géant, Alexandre, Jérôme, Caroline, la caissière centrale, le patron du magasin et Kevin se tenaient rassemblés dans un bureau dans lequel se trouvait une vitre sans teint permettant d’avoir une vue d’ensemble sur tout le magasin, les flics arrivaient.

Bien sûr, le directeur présentait ses excuses au nom de l’enseigne qui n’avait comme soucis que le bien être de ses clients, bien sûr monsieur allait recevoir un dédommagement, et bien entendu le père noël était licencié sur le champ avec plainte du magasin à la clé. Et plainte de Jérôme également. Ces promesses calmèrent le père de l’enfant, tandis que Caroline n’avait pas dit un mot, et que Kevin regardait le père noël en lui souriant en coin, pour que son père ne s’en aperçoive pas.

Les forces de l’ordre arrivèrent 10 minutes plus tard, embarquèrent Alexandre et son costume et l’emmenèrent au poste. Il était 18 heures 30.

Dans l’attente de son audition (ce 24 décembre semblait propice à toutes sortes de délits, le commissariat était plein), le père noël fut placé en cellule, avec quatre autres personnes, dont 2 pères noël. L’un avait volé le sac d’une vieille dame, l’autre distribuait des substances illicites en échange d’argent.

Les deux autres étaient une femme qui avait l’air relativement ivre (et qui était relativement peu vêtue pour un mois de décembre) et un clochard, arrêté pour on ne sait trop quoi.
Les pères noël ne discutaient pas entre eux, chacun restant dans son coin.

Bien sûr, pour Alexandre, cette arrestation était une des plus grosses merdes qui lui soient arrivées. Il allait perdre son boulot (enfin, l’agence ne lui proposerait plus rien), et il avait deux plaintes sur le dos, sans compter son banquier qui allait lui retirer son chéquier et sa carte.

Accroupi, les bras entourant ses jambes, toujours vêtu de cet uniforme ridicule et de ce bonnet rouge qui symbolisent le père noël, Alexandre sanglotait.

Ailleurs, un type qui s’était fait frapper par un père noël se hâtait pour que ce réveillon en compagnie de sa femme, de son fils et de ses parents soit une réussite. Et si le gosse allait se coucher à 21 heures comme il l’avait prévu, ce réveillon allait vraiment être une réussite.

Dans sa chambre, un petit garçon rêvait du camion de pompiers qu’il espérait recevoir, comme lui avait promis ce faux père noël (ben tout le monde sait que les vrais pères noël ne tape pas les gens, même s’ils sont méchants) qui l’avait défendu.

Sous le sapin, le cadeau du petit Kevin attendait. Une voiture télécommandée que son père avait pu acheter en promo dans une grande surface remplacerait le camion de pompiers souhaité.

Dehors, tandis que l’église sonnait 19h15, une chorale d’enfant chantait un dernier chant au profit de l’armée du salut, devant une marmite où chacun pouvait déposer ses dons. Et les passants pressés entendirent sans y prêter attention que les enfants chantaient paix aux hommes de bonne volonté.

 

 

Matthieu

par Matthieu C. publié dans : Nouvelles
Vendredi 16 décembre 2005

D’abord il y avait la forêt. Une immense forêt. Une forêt de hêtres peut-être, ou une forêt de sapins, mais ce n’était même pas sûr. Ce qui était certain, c’est que cette forêt s’étendait sur une surface considérable.

Ensuite, il y avait quelques maisons, posées là on ne sait trop pourquoi, en lisière de cette forêt, une dizaine de maisons peuplées de gens pas spécialement misérables, plutôt pauvres en fait. Des gens simples qui vivaient de bois, de chasse et des maigres cultures que la terre sèche et froide voulait bien engendrer. Parmi ces gens, Piotr, 5 ans, Bogdana sa mère et Miroslav son père, un bûcheron affligé d’un pied bot, ce qui le rendait non mobilisable et qui avait permit qu’il resta parmi les siens.

 

Encore après, il y avait un petit chemin de terre, qui serpentait le long de ces habitations ; et de l’autre côté de ce petit chemin de terre, le grillage.

Un immense grillage. Au moins trois mètres de haut. Un grillage électrifié, avec, tous les 10 mètres environ, une immense tour dans laquelle se trouvait un soldat en armes, chargé de s’assurer que personne ne tente de s’approcher trop près, ou de s’évader. S’évader ? Oui, parce que le grillage délimitait un camp de concentration.

 

Dans ce camp de concentration, composé de baraques, d’un four crématoire, d’une chambre à gaz, de pauvres types au crâne rasé vêtus d’un pyjama décoré d’une étoile de couleur, de kapos (qui pensaient n’être pas des sous-hommes du seul fait que les surhommes leur aient confié un grade), de SS. Et surtout, au milieu de ce camp de concentration si atrocement semblable aux autres, on avait planté un sapin. Un sapin de noël. Comme à Auschwitz. Un petit camp de concentration qui avait tout d’un grand. Même le sapin, qui, avec ses décorations, narguait les prisonniers. Lors de l’installation, il avait fallu prendre des précautions extrêmes pour ne pas abîmer cet imbécile d’arbre, parce qu’il se murmurait que le Reichsführer-SS  Himmler en personne allait venir visiter ce camp, perdu au milieu d’une forêt. Ainsi, ce sapin décoré se dressait majestueusement au milieu de la noirceur concentrationnaire. Et même Piotr, lorsque le soir tombait, demandait à sa mère quelle était cette chose qui brillait, après le petit chemin sur lequel il était interdit d’aller.

 

« C’est un sapin de noël, pour se rappeler du petit Jésus. Tu veux que je te raconte encore une fois la naissance du petit Jésus ? » Et Bogdana s’embarquait de nouveau dans l’histoire de la nativité, qu’elle agrémentait de détails nordiques afin de mieux faire comprendre cet évènement à Piotr. Qui finissait immanquablement par s’endormir, dès le récit parvenu à sa fin. Et jamais, au grand jamais, elle n’aurait avoué à son fils que ce qui se trouvait derrière le petit chemin, c’étaient des hommes, des hommes qui brûlaient quelquefois, des hommes qu’il ne fallait pas approcher, des hommes inférieurs. Non, elle tenait à préserver son enfant de ces détails qu’il aurait largement le temps de connaître. Elle préférait se concentrer sur le sapin et sur la naissance dans une crèche du petit Jésus.

 

Sacha marmonna quelque chose que personne n’entendit. De toutes façons, personne ne cherchait à comprendre dans la précipitation qui présidait chaque réveil à l’intérieur du camp. Ivan, un russe pour lequel Sacha avait la plus grande admiration depuis qu’il l’avait aidé dans son travail sans que les SS ne s’en rendent compte, Ivan toutefois secoua Sacha, lui ordonnant de se lever, et lui rappelant ce qui arrivait à ceux qui voulaient encore quelques heures de sommeil. Ceux-là avaient au mieux les balles, au pire les chiens, avant de pouvoir se reposer pour l’éternité.

 

Dans le froid de ce matin de décembre, Sacha se leva, lança un regard de remerciement à Ivan, puis se rendit à l’appel effectué, comme à l’habitude, par le SS-Hauptscharführer Faul. Il neigeait. Un vrai noël songea-t-il, lui qui n’avait jamais fêté cette naissance, et qui se trouvait ici, à cause justement de sa naissance. Les siens étaient, espéraient-il, quelque part à Varsovie, en sécurité. Provisoirement, mais il y en a bien qui allaient s’en sortir quand même, non ? Et si c’étaient les siens ? L’appel était raisonnablement long aujourd’hui, pas comme ces matins où ils étaient obligés de rester debout pendant 3 heures, sans bouger, en attendant que le décompte soit exact.

L’appel terminé, Sacha, Ivan et les autres membres du sonderkommando se dirigèrent à leur poste de travail, pour relever l’équipe de nuit. Les trains arrivaient sans cesse ces derniers temps, et si le camp était de plus en plus peuplés, ceux qui allaient s’entasser pour mourir dans la chambre à gaz semblaient de plus en plus nombreux. Et de plus en plus maigres. Mais, songea Sacha, heureusement pas de plus en plus polonais. Varsovie semblait tenir bon, malgré la rumeur qui courrait selon laquelle les juifs de Varsovie étaient en train de mourir dans le ghetto. Pas sa famille, c’était tout simplement pas possible. Ils s’en sortiraient, il avait confiance.

 

Lui s’était fait rafler alors qu’il se livrait, en compagnie de son cousin, au marché noir. Tout ce qu’il avait obtenu, malgré les faux papiers qu’il avait présenté, avait été un aller simple vers ce camp, perdu à la lisière d’une forêt, ce camp orné d’un magnifique sapin de noël. Conseillé par un prisonnier emmené dans le même train que lui, il avait menti sur son âge, avouant 17 ans alors qu’il allait en avoir 15. Le stratagème avait fonctionné, Sacha étant étonnamment grand et costaud (enfin, lorsqu’il mangeait encore à sa faim) pour son âge, et le médecin ne l’avait pas mis dans la mauvaise file. Contrairement à celui qui lui avait donné ce conseil, mais qui avait eu la mauvaise idée de contracter une sorte de pneumonie, qui le rendait incapable de faire plus de 30 mètres sans chercher de l’air comme un poisson hors de l’eau, ce que le médecin avait tout de suite remarqué.

 

Et maintenant, sous les ordres des SS et du kapo Mietek, la journée de travail commençait. Un drôle de travail que celui de ce sonderkommando. Sortir les corps sans vie des chambres à gaz, les laisser à l’examen des détenus coiffeurs et dentistes, puis les jeter dans les fours crématoires. Enfin, vider les crématoires et jeter les os dans une fosse qu’il fallait au préalable creuser. Un travail de fou, un travail à rendre fou, et Sacha savait comment ça allait se terminer, s’il ne s’évadait pas : les membres des sonderkommando ne faisaient jamais de vieux os, et ils étaient condamné à devenir les ‘clients’ de leurs successeurs. Et ça, Sacha ne pouvait s’y résoudre. Pas à 15 ans.

 

Ce matin-là, matin du 24 décembre, la difficulté à se lever était encore plus forte que celle de la veille. Les débarqués des trains de la veille qui avaient été placé dans la baraque VIII (qu’occupaient notamment Sacha et Ivan) avaient fait état de l'organisation d'un résistance à l'intérieur du ghetto depuis le début du mois de décembre. Ils avaient également parlé de nombreuses rafles, à tous les niveaux de pouvoir du ghetto. Et Sacha redoutait de découvrir le corps nu et sans vie d’une de ses connaissances, ou pire, d’un membre de sa famille. Il voulait absolument éviter ça, quitte à s’évader avant pour aller rejoindre les siens.

Mais la dernière évasion avait tourné court. Il n’y avait pas prit part, un certain Mladen, un type en qui il n’avait pas du tout confiance, étant l’un des organisateurs de ce départ. Le certain Mladen en question qui, le soir venu, avait été ramené avec les autres, et roué de coup par le SS-Hauptscharführer Faul jusqu’à ce que mort s’ensuive. Les autres membres de cette évasion avaient simplement été pendus.

 

En ce jour donc, où il fallait accélérer comme le hurlait le kapo, la neige continuait à tomber. Et les prisonniers continuaient à sortir les corps à l’aide d’une canne recourbée, avec laquelle il fallait saisir les cadavres à la gorge pour les traîner le plus vite possible. Tout devait se faire vite. Et travailler à cette vitesse empêchait de penser. De penser à Varsovie, de penser à ses parents, à sa sœur et à ses deux frères, de penser au docteur Lilienfeld, le meilleur ami de son père qui siégeait à une haute organisation juive du ghetto (mais Sacha ne s’était jamais préoccupé du rôle de cette organisation, ces choses politiques le laissaient relativement indifférent).

Tiens, mais que venait faire le docteur Lilienfeld là-dedans, alors qu’il était en train de penser à sa famille ? Le cadavre que traînait Savvati, deux prisonniers à sa gauche, ce cadavre avec cette grande cicatrice sur la joue, cicatrice sur laquelle ne pouvait pousser aucun poil, c’était celui du père du docteur Lilienfeld. Et celui que traînait Viktor, à côté de lui, semblait être celui du docteur. Comment était-ce possible ? Puisqu’il siégeait au Judenrat, un organe normalement protégé par les nazis (c’est du moins ce que Sacha avait compris lorsqu’il était encore libre) ? Mais si même le docteur était là…

 

Un coup de cravache donné par un SS remit Sacha dans la voie du travail rapide. Il avait trop pensé, son travail avait ralenti, la sanction était là. Mais combien de temps allait-il encore tenir, alors qu’il savait que quelque chose s’était passé, puisque le docteur Lilienfeld était là ? Sacha ravala ses questions et ses larmes, et redoubla d’efficacité. A midi, il mangea en compagnie de Ivan, sans échanger un mot.

Le soir, alors qu’un train encore plus rempli que les autres arrivait, prêt à décharger toute sa misérable cargaison, une rumeur parcourut le camp, rumeur qui confirma ce que Sacha savait : Un grand nombre de juifs avait été raflés dans le ghetto, puis déportés. Certains à Auschwitz, d’autres à Treblinka, d’autres ici. Et lorsque les wagons s’ouvrirent, les SS hurlant aux prisonniers de descendre, alors que Sacha retournait à sa baraque, il aperçut un regard dans la file de ceux qui étaient déjà descendus et qui attendaient leur tour. Un regard terrible. Le regard de son père.

 

Alors, parce que tout était perdu, parce que même le docteur Lilienfeld n’avait pu se sauver, parce que le Judenrat n'était qu'une marionette aux mains des nazis, parce que même son père arrivait, parce que ses deux frères suivaient, Sacha su qu'il n'y avait plus rien à faire. Et parce qu’il ne voulait pas décharger le corps nu de son père, il détourna son regard, baissa la tête, rejeta son corps en arrière, et courut le plus vite possible se jeter contre le grillage électrifié.

 

Il y eut un arc de cercle impressionnant avant que le corps sans vie de Sacha ne retombe à quelques mètres du sapin destiné à impressionner le Reichsführer-SS Himmler. L’arc de cercle n’avait pas échappé à Piotr, là-bas, dans la maison. Il demanda à sa mère ce que c’était. Elle se contenta de lui répondre :

« C’était une étoile filante. Fais un vœu mon chéri; ce soir, c’est Noël ».

 

Matthieu

par Matthieu C. publié dans : Nouvelles
Samedi 12 novembre 2005

Le vieil Isaac Wichserberg, qui n’était en fait pas si âgé que ça, se lissa la barbe de la main droite pour la troisième fois de suite, assis devant son assiette de borsht, lui qui pourtant appréciait beaucoup cette soupe de betterave, il l’avait à peine touché depuis qu’il avait entendu les paroles qui le menaient à cette réflexion silencieuse. Il n’arrivait pas à trouver des paroles justes et modérées, qui ne blesseraient personne, qui n’infligeraient ni la honte, ni n’entraîneraient la colère. En fait, il cherchait au plus profond de lui-même des paroles kasher.

Lui qui avait toujours, enfin, depuis qu’il était en âge de comprendre les commandements et de les mettre en pratique, lui qui n’allumait pas l’électricité pendant toute la durée du shabbat (et qui ne l’allumait pas non plus un peu avant pour qu’elle reste allumée toute la durée du jour de repos, il prenait ça comme une trahison, et il s’y refusait), lui qui veillait à ce que personne ne se serve de l’évier pour la vaisselle ayant contenu du lait pour laver des assiettes ayant contenu de la viande, lui qui respectait la Thora plus que sa propre vie (ça, il le pensait, il n’avait jamais eu l’honneur d’être mis à l’épreuve sur ce plan, et globalement, sauf les soirs où il était particulièrement fatigué, il ne souhaitait pas vérifier cet amour), lui qui avait pris sur lui de jeûner pendant 40 jours seul lorsqu’il avait fait tomber la Thora à la synagogue (il avait refusé que la punition soit répartie entre les fidèles, il avait tenu bon et gagné le respect général), lui qui n’avait jamais rasé les coins de sa barbe, lui qui était considéré comme un exemple dans tout sa communauté, et il le fallait bien, il était tout de même le rabbin, lui qui, à bientôt 60 ans, avait donné à D. 6 beaux enfants. Des enfants qu’il avait conçu avec sa femme Rebecca, la seule qu’il n’ait jamais connu, et voilà que le Très haut lui envoyait justement cette terrible épreuve, à lui.

 

Assis autour de la table, sa femme Rebecca, Âmièl et Ménahem, ses deux plus jeunes fils, Rachel et Léa, les jumelles de 15 ans, Yitzik et bien sûr Nataniel, tous restaient silencieux en attendant les paroles du père. Lorsque celui-ci fit de nouveau entendre sa voix, ce fut pour demander à tout le monde de quitter la table, exceptés Rebecca et Nataniel, bien sûr.

Les enfants partirent dans leurs chambres respectives, ne voulant se risquer à contredire les ordres du rabbin, qui paraissait abriter un sentiment que personne ne l’avait jamais vu éprouver : la Colère, avec un C majuscule.

Dans un silence impressionnant pour un jour de semaine chez des juifs, Isaac Wichserberg se lissa la barbe pour la quatrième fois, puis il commença à parler :

- « Tu n’es pas là de la semaine, tu fais tes études, nous ne te demandons pas de compte à ce sujet, ou si peu, et toi tu viens, comme ça, nous annoncer… ça ! A broch ! Oui, c’est ça, une malédiction ! Une malédiction pour ta mère et pour moi… Et si jamais les fidèles le savent ? Je les imagine d’ici, parlant à mi-voix de ta vie et de ton comportement déshonorant pour un broitgeber comme moi… »

 

Sa femme lui coupa la parole, pour se lamenter elle aussi :

- « Tu sais ce qui va se passer ? Je vais être la risée de tout le monde ! Je les connais moi les bareder yenem, toutes ces commères, je les entends d’ici : ‘Tiens, Madame Huretiten, vous savez pour le fils du rabbin et de la rebbetsen ? Oh, ben vous devez être la dernière à l’ignorer alors… Non, pas lui. Lui c’est Yitzik, un brave Kaddishel… Non, je veux parler du grand, Nataniel oui… Notez bien, moi, je pensais bien qu’il était pas comme nous autres ce garçon… Et puis toujours perdu dans ses pensées…’ »

 

Cette fois, ce fut le fils qui coupa la parole à sa mère :

- « Mais tu inventes des dialogues ! Tu sais que ça se passera pas comme ça, c’est péché de médire et… »

- « Tu es bien placé pour parler de ce qui est péché toi… Si mon pauvre père, qui était rabbin avant moi, avait entendu tes paroles… Mais quelle faute ai-je commis pour mériter une telle malédiction sur mon fils ? Moi qui t’ai élevé dans le respect de la religion, qui t’ai guidé jusqu’à ta bar-mitsva, voilà que tu décides de renier tout ton héritage pour… ça ! Tu me fais honte, tu es un schlub ».

Une seconde n’eut pas le temps de s’écouler paisiblement que sa femme prit le relais :

- « Et les petits-enfants… Moi qui voulait tant des petits-enfants… Même pas j’en aurai, il va falloir que mes autres enfants grandissent, et là, je serais vieille et desséchée… Moi qui t’ai tout donné… »

 

De plus en plus difficilement, Nataniel essayait de rester calme. Pour y parvenir, il se brancha en pilote automatique, menant sa propre réflexion intérieure pendant que sa mère se plaignait, ou que son père le blâmait, il ne savait plus trop lequel des deux parlait à présent. Et de toutes façons, ni les pleurs ni les reproches n’auraient pu changer sa décision, qui avait été mûrie avant d’être annoncée à ses parents. Il allait vivre selon son cœur et devenir un Traifener bain, un juif qui ne respecte pas la loi juive. Mais lui ne se sentait même plus juif. Ce concept lui était devenu de plus en plus étranger au fur et à mesure de son cheminement personnel qui l’avait mené jusqu’à cette soirée. Il allait vivre selon sa voie, selon son cœur, et non selon son choix (il refusait obstinément que le terme de « choix personnel » soit appliqué à sa situation).


La voix devenue plus forte de son père le remis en pilotage manuel :

- « Et en plus, tu n’écoutes même pas ce que dit ta mère, tu nous manques de respect. Déjà tu oublies la loi qui commande d’honorer son père et sa mère. Tu vas vivre avec les goyim, et déshonorer tes parents ».

 

Pour la troisième fois, sa mère parla, mais la voix tellement déchirée par l’émotion que Nataniel se demanda quelle était la part de comédie et quelle était la part de sincérité de la part de sa mère. Son problème était qu’elle surjouait :

- « Quand je pense aux grands-parents Cohen, à leurs parents, aux parents de leurs parents et aux parents des parents de leurs parents et à leurs parents, et ça, jusqu’à Moïse… »

 

Nataniel se rebrancha en pilote automatique ; il connaissait l’histoire des Cohen par cœur, et aurait pu réciter ce que sa mère était en train de dire ; sa mère, née Cohen, tenait très à cœur son rôle de descendante directe de Aaron, le frère de Moïse. Elle n’admettait pas qu’on la contredise, et elle voyait dans chaque contradiction directe ou indirecte un attaque en règle contre elle-même, mais surtout contre Aaron et contre la cohorte de Cohen qui reliait ces deux êtres indissociables de l’histoire du judaïsme. Sa mère était en train de conclure par un passage appris par cœur lorsqu’il se remit à l’écouter :

- « Les prêtres ne se tonsureront pas, ils ne se raseront pas les coins de la barbe, ni se feront d'incisions sur leur corps. Ils doivent rester sains pour leur D., et ne pas profaner le nom de leur D. ... Ils n'épouseront pas une femme prostituée ou déshonorée, ni une femme répudiée par son mari ni une convertie, il devront épouser une femme de leur peuple qui soit vierge, le COHEN ne devra approchera aucun corps mort ni côtoyer une personne souillée par un cadavre".

- « Mais tu vas trop loin ! C’est pas… »

Le rabbin coupa la parole à son fils, pendant que la rebbetsen sortait un mouchoir dont la taille atteignait quasiment celle d’un drap, sans doute une image de son immense chagrin :

- « Ecoute mon fils, demain, je t’accompagne chez Simon Schnitzel, le schadchen. Il a réussi à marier tellement de monde par le passé. Tu sais, la petite Divona Mushithal, celle qui était plus poilue qu’un régiment de portugais, c’est Simon qui a réussi à la marier, il y a 6 mois déjà. Alors dès demain on y va, tu oublieras tes projets absurdes, tu rencontreras une maidel de chez nous, tu l’épouseras, et cette soirée ne sera qu’un mauvais souvenir dont nous ne parlerons plus ».

 

Nataniel se sentit sur le point d’exploser, mais réussit à se contenir :

- « Mais c’est donc ça qu’il va vous rester ? Pour une fois, je vous parle de ce que je ressens, de ce que je sens être moi au plus profond de mon être, et vous me traitez comme un fou, vous voulez contrariez ma vie en m’envoyant chez le marieur ? Mais vous êtes fou ! »

En entendant ce dernier mot, que Nataniel regretta aussitôt d’avoir prononcé, son père sembla suffoquer, tandis que sa mère n’eut pas besoin de se forcer pour pleurer. Elle ne pu dire un mot, et son mari s’exprima donc pour elle :

- « 50 ans… J’ai passé 50 ans de ma vie à adorer l’Eternel, et voilà que mon fils me traite de fou… Il se déshonore en ne nous honorant pas. Tu ne respecte même pas celui qui t’a fait ! Shtik goy ! Nisht do gedacht ! »

Nataniel ne connaissait pas cette expression. Il ne parlait pas couramment le yiddish, ne connaissait que quelques mots, les plus courants, et aurait été bien incapable de dire où ses parents avaient appris cette langue. Parce qu’il ne se souvenait pas avoir entendu son grand-père Cohen ni ses grands-parents Wichserberg parler de yiddish.

 

Sachant que, selon toutes vraisemblances, son fils n’en ferait qu’à sa tête, Isaac Wichserberg lança une dernière attaque :

- « Et devant mes enfants en plus : tu dis ça devant mes enfants qui sont purs et qui respectent notre loi. Tu aurais pu nous annoncer ça discrètement à ta mère et à moi, puisque tu ne vis plus sous notre toit et que tu es décidé à injurier notre loi. Mais il a fallu que tu parles devant les enfants, au risque de leur donner des idées, mais tu t’en moques… »

 

Nataniel su qu’il parlait pour la dernière fois de la soirée, et probablement la dernière fois tout court, avant longtemps :

- « Mais c’est pas contagieux ! On ne parle pas de la grippe ! On parle de ce que MOI je ressent, de ce que je veux vivre, de ce que doit être ma vie ! S’ils doivent faire comme moi, si telle est la volonté de Dieu, je n’y serais pour rien ».

 

Cela dit, il se leva, rangea sa chaise en prenant soin de ne pas faire trop de bruit, ne voulant pas rompre le silence momentané qui suivit ses paroles, il prit le yarmelkeh que son père lui avait offert peu de temps auparavant, qu’il avait d’ailleurs très peu porté, pour ainsi dire jamais, mais il l’emporta pour garder le souvenir d’une famille qu’il ne devait pas revoir avant longtemps, et sortit en silence. Ses parents savaient où le trouver, il le leur avait dit lors du semblant de discussion qui avait précédé l’éviction de table de ses frères et sœur.

Le rabbin, une fois la porte refermée, se prit la tête entre les mains, alors que sa femme le regardait, les larmes aux yeux, en attendant une parole de réconfort. Mais ce ne furent pas des paroles apaisantes qui sortirent de la bouche du rabin. Il dit simplement, du ton calme de celui qui sait que de toutes façons, aucune parole ne changera rien à une situation désespérée :

- « Oi vai iz mir. Pour moi il est mort. Oui, qu’il meurt. Paigeren zol er ».

 

Devant la grande table pas encore rangée du repas du soir, le rabbin restait prostré, sa tête dans ses mains, respirant doucement. A côté de lui, sa femme pleurait calmement (il lui arrivait aussi souvent de pleurer qu’il ne lui arrivait jamais d’être calme), presque tranquillement, tout en serrant la boule formée par son mouchoir. Dans leurs chambres, les enfants pressentaient qu’il venait de se passer quelque chose, mais ils n’étaient pas capable de définir quoi ; ils ne se souciaient donc pas d’une situation qu’il ne pouvaient changer par leur simple présence. Ils jouaient.

 

Mais quand même… Quand même, quelle idée pour un juif issu d’une famille orthodoxe, et descendant par une branche d’Aaron, quelle idée pour ce juif non seulement de devenir catholique, mais surtout d’annoncer à ses parents qu’il allait, la semaine suivante, rentrer dans l’ordre des franciscains avec la ferme intention de devenir moine ?

 

Matthieu

par Matthieu C. publié dans : Nouvelles
Lundi 24 octobre 2005

Accroupi dans l’angle de sa cellule capitonnée, les mains entourant ses jambes repliées, et la tête sur les genoux, Euripide Khorthos pensait.

Du dehors, il ne pouvait rien voir. Cela le tranquillisait malgré tout. Le seul inconvénient était qu’il ne pouvait pas surveiller les évènements qui se passaient à l’extérieur de son monde de 3 mètres sur 3. Mais ne pas voir ces évènements le rassurait. Ce qui venait de se produire ne valait pas qu’on risque sa vie dehors. Il se sentait bien plus en sécurité dans cette chambre d’isolement de l’hôpital psychiatrique de Montjoie les Mines que n’importe où à l’extérieur. A part, peut-être, dans le coffre fort d’une banque. Mais il faudrait être totalement fou pour se faire enfermer dans le coffre fort d’une banque pour sauver sa vie. Et complètement fou, Euripide ne se sentait pas. Enfin, il ne se sentait pas plus fou que la plupart de ses congénères qui évoluaient au dehors…

 

Dehors… Il y avait maintenant 3 semaines et 2 jours et quelques heures qu’il ne comptait pas qu’il se trouvait dans cette cellule. Un lit fixé au sol, pas de fenêtre, des toilettes scellées dans un coin, un bureau d’écolier dans l’autre, sur ce bureau, une dizaine de feuilles blanches, un mini  feutre mou qui ne pouvait pas être dangereux, quelque soit l’utilisation qui en était faite (y compris se l’introduire dans les parties les plus insensées de l’anatomie en vue de se faire mal), un porte avec une vitre de 30 centimètres de large sur 10 de  haut derrière des barreaux, tel était son monde. Et il ne s’en plaignait pas. Au contraire. Ici au moins, il se sentait en sécurité.

 

La nourriture lui était amenée trois fois par jour, de la nourriture tiède et souvent sans goût, faite pour qu’il ne puisse pas se blesser avec une partie des aliments (évidemment, on n’a jamais vu quelqu’un se pendre avec de la couenne de jambon, mais le « personnel soignant » comme on disait préférait éviter tout risque d’étranglement volontaire. En fait, il cherchait aussi à éviter tout risque d’étranglement involontaire). Les couteaux ne coupaient pas, les fourchettes ne piquaient pas, et tout ce beau matériel était incassable. Mais à la limite, Euripide s’en moquait. Attenter à sa vie était la dernière chose à laquelle il pensait. Au contraire, s’il était là, c’était pour protéger sa vie ! Dehors, tout était trop dangereux, avec tous ces malades qui traînaient partout !

 

Non, ici, vraiment, il se sentait en sécurité… Avec des infirmiers sympas qui ne l’embêtaient pas trop (ils se contentaient de lui donner son repas), des femmes de ménage qui ne venaient jamais (il prenait soin de ne pas trop souiller la cellule, et avait exigé de ne pas recevoir la visite du personnel ménager) et le psychiatre qu’il avait vu à deux reprises, et avec qui il refusait désormais d'avoir le moindre contact, ce qui faisait beaucoup rire le médecin, ceux-ci étant occupés par ailleurs, en ces temps d’insécurité et de mort.

 

L’idée de venir ici avait germée dès le début. Il savait qu’il devait fuir ce monde qui allait devenir une terre apocalyptique avant que quiconque ne se résolve à agir.

 

Par une belle journée d’octobre 2006, il avait pris la décision de se retirer dans un endroit où les risques étaient les plus faibles possibles. Après avoir successivement pensé à l’hôpital (mais c’est là que sont concentrés tous les microbes), à son bureau (mais ses collègues continueraient à venir, et du monde extérieur en plus), à sa maison (mais si jamais il lui arrivait quelque chose, il serait obligé de sortir et d’aller en ville où il risquait de croiser des foules de malades), il avait pensé à cette cellule de l’hôpital psychiatrique, dans laquelle son beau-frère avait été enfermé après avoir tenté de poignarder un gardien avec une poignée de bilboquet, alors qu’il se trouvait à l’hôpital pour une grosse dépression.

 

Peu de personnes avaient à l’époque conscience de ce qui se tramait. Bien sûr, les médias évitaient d’en parler, de peur d’affoler une population pour laquelle on ne pouvait de toutes façons rien. Enfin, c’était l’analyse qu’en faisait Euripide Khorthos, qui ne pouvait s’appuyer sur aucun autre élément tangible que son bon sens et ses connaissances. S’il était l’un des premiers à savoir, c’était à cause d’un hasard énorme ;

 

Il était visiteur médical. C’est à dire qu’il faisait le pied de grue chez des médecins qui le méprisaient ouvertement, afin de leur vendre le dernier médicament « révolutionnaire » (en fait, l’emballage, la couleur et le prix avaient changé, toutes choses demeurant égales par ailleurs) produit par le laboratoire (mondialement connu) qui l’employait. Un jour, il avait participé à un repas plus qu’arrosé avec une femme médecin, avec qui il pensait pouvoir « avoir une ouverture », comme il le disait quand il racontait cet épisode pourtant peu glorieux de sa carrière. A la sortie, un contrôle de routine avait surpris 2,15 grammes d’alcool dans son sang, qui ne demandaient pas mieux qu’à être évacués après une lourde nuit de sommeil (en plus, il ne s’était rien passé avec cette femme). Son permis lui avait immédiatement été retiré, et après une nuit en cellule de dégrisement, entre le vomi d’un ivrogne et la pisse d’un clochard, il avait pu rentrer chez lui. En train. Et prévenir son entreprise. Et, deux jours plus tard, recevoir une lettre de convocation pour un entretien préalable à un licenciement, conformément à l’article L 122-14 du code du travail, comme le précisait le courrier.

 

 Alors qu’il se rendait au siège du laboratoire, il avait voulu se rendre aux toilettes (et il n’avait d’ailleurs pas fait que vouloir, il s’y était rendu), mais s’était trompé d’étage. Il avait atterri dans les toilettes des têtes scientifiques pensantes du laboratoire, dans lesquelles deux hommes, entrés peu après lui, discouraient sur l’insuffisance de traitements à la disposition des pouvoirs publics pour enrayer une épidémie massive de grippe aviaire, dont on venait de leur faire part du premier cas découvert sur le territoire français. Le membre à la main, ces deux médecins ne pensèrent pas une minute qu’un type, assis sur les toilettes derrière la porte qui se trouvait légèrement en retrait à leur droite, avait tout entendu et réfléchissait à toute vitesse au moyen de se sortir de ce merdier, tout en se fichant comme de sa première pipe de l’entretien qu’il allait devoir affronter. Il ne s’y rendit d’ailleurs pas, préférant fuir chez lui et cogiter sur le meilleur moyen de vivre sans être attaqué par cette grippe qui avait (à ce qu’il avait compris, il n’était pas scientifique du tout) mutée sur un cochon, prenant la forme de contamination de la grippe classique mais restant, dans ses effets, grippe aviaire (virus H5N2).

 

Le seul problème était d’arriver à se faire admettre à l’hôpital psychiatrique (par les temps qui courraient, de plus en plus de personnes présentaient toutes les qualités requises pour se faire enfermer, et moins d’une sur trois l’était effectivement) et surtout, à se faire enfermer en cellule d’isolement.

 

Mais ça, il avait le temps d’y penser. En effet, il avait besoin de trois mois pour tout préparer pour l’après-épidémie, puisqu’il allait s’en sortir. Du moins en était-il convaincu. Il avait fait déposé suffisamment d’argent sur son compte pour honorer deux fois toutes les factures qui se présenteraient, avait effectué un grand ménage chez lui (sa mère aurait été fière), et cassé les côtes du chat avant d’aller le faire piquer (il ne voulait pas laisser la pauvre bête mourir de faim, il avait donc préférer que le vétérinaire se charge de la fin du minet, mais les vétérinaires ne piquant pas pour rien, il avait eu l’idée des côtes brisées).

 

Il avait fini avec deux semaines d’avance sur son programme initial, et pouvait maintenant mettre son projet d’internement à exécution, son projet de sauvetage en fait.

 

Il s’était rendu à l’hôpital psychiatrique s’ était présenté au docteur Z en lui déclarant avoir de fréquentes idées noires, que même un coktail xanax lexomil prozac n’arrivait pas à endiguer. Le docteur ne voyant pas la nécessité d’un internement, mais simplement d’un suivi régulier, il avait fallu qu’Euripide trouve rapidement une autre solution. Mais comme il ne voyait pas laquelle, il s’était résolu à dire la vérité au médecin. Qu’il avait peur, une peur panique de ce qui allait certainement se produire, qu’il n’avait pas trouvé de meilleure place qu’une cellule capitonnée avec interdiction des visites, que c’était son dernier espoir, que sinon il allait se suicider, et surtout, surtout, qu’il faisait des rêves terribles la nuit. Cette dernière information intéressa le psychiatre au plus haut point, qui décida d’accepter d’hospitaliser Euripide, en échange de quoi, celui-ci devait noter ses rêves dans un petit cahier bleu à spirales, et le donner au docteur Z, qui viendrait avec un masque sur la bouche s’entretenir une fois par semaine avec son patient.

 

Il était rapidement apparu au docteur Z que son patient n’était pas plus névrosé ni plus psychosé que la plupart de ses contemporains. Il voulu cependant comprendre comment un homme normalement névrosé en était arrivé à la conclusion que son salut se trouvait dans une cellule capitonnée. Au fil des entretiens, il comprit que non, il n’y avait rien à comprendre. Ce type avait eu cette idée comme ça, et il n’y avait aucun cheminement inconscient derrière tout ça. Les entretiens lui paraissant à présent inutiles, le docteur Z ne venait voir Euripide que pour s’entretenir avec lui, de tout et de rien, bref, discuter comme le feraient deux voisins que rien ne rapproche si ce n’est une haie commune.

 

Le docteur Z demanda cependant à Euripide quand il comptait sortir. Celui-ci répondit qu’il ne sortirait que lorsque l’épidémie serait officiellement terminée, et qu’il était prêt à mourir dans cette cellule capitonnée plutôt que de devoir affronter la grippe aviaire. Lorsque le médecin lui fit remarquer que mourir était justement ce qu’il voulait éviter en venant se faire interner, Euripide lui répondit que tant qu’à faire, il préférait mourir dans un hôpital que dans la rue, qu’au moins ça revêtait une certaine logique… Mourir à l’hôpital, timbrer une lettre à la poste… Euripide appréciait lorsque ses actes entraient dans le cadre prédéfini des choses logiques.

 

Lorsqu’il entendit ça, le docteur Z partit dans un formidable éclat de rire, faisant remarquer à son patient que les gens les plus logiques étaient les patients qui se trouvaient enfermés là.

 

Le docteur Z riait déjà beaucoup moins lorsqu’il attrapa une fièvre, et il ne rit plus du tout lorsque sa famille porta en terre la 2.210.174ème victime recensée de l’épidémie de grippe aviaire qui avait commencé à sévir trois mois plus tôt, par une journée banale d’octobre 2006.

 
par Matthieu C. publié dans : Nouvelles
 

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